Mise en œuvre par la famille Duval, faisant pendant à la Villa Blanche construite en contrehaut pour Etienne Duval et actuellement occupée par la Mission permanente de la Fédération de Russie, la maison qui deviendra Les Feuillantines fut construite vers 1880 sur des dessins de Gustave Brocher (1850-1931). Avec l’Ariana, musée hors du commun conçu par Gustave Revilliod dont on va célébrer les 150 ans de la création à l’automne 2018, ce périmètre du Petit-Saconnex s’orne là d’un ensemble architectural néo-classique de très haute qualité, que des interventions contemporaines viennent peu à peu estomper sans doigté.

Le domaine passe entre les mains de la famille d’Auguste de Morsier-Claparède (1864-1923) de retour d’un séjour parisien au début du XXe siècle. Il est alors baptisé Les Feuillantines en souvenir de Victor Hugo qui vécut dans l’impasse éponyme à Paris entre 1809 et 1813. La famille Morsier cède sa propriété à l’ONU en 1937. Elle abritera dès lors divers directeurs et hauts fonctionnaires des organisations internationales, dont le prix Nobel d’économie suédois Gunnar Myrdal, qui y résida en tant que premier Secrétaire exécutif de la Commission Economique Européenne (CEE) de 1947 à 1952.

Tout le dispositif architectural et paysager du domaine Les Feuillantines a été conservé à ce jour, ce qui est exceptionnel. Des bureaux abritant les activités culturelles des épouses des fonctionnaires de l’ONU ont pris place en douceur dans les espaces existants. La distribution ancienne, les salons et la salle à manger du rez-de-chaussée avec cheminée à chambranle de marbre et dressoirs anciens, lambris, frises et parquets d’origine ont été maintenus. Le majestueux escalier tournant à garde-corps de ferronnerie, relayé par un escalier qui dessert le 2e étage, est une véritable démonstration de l’art de balancer les escaliers dans l’architecture Beaux-Arts.

En tant que domaine et résidence, Les Feuillantines constituent un îlot d’exception architecturale et paysagère qui mérite absolument d’être conservé pour témoigner aux générations futures de la qualité artistique de la fin du XIXe siècle et d’un foisonnement vivant de biodiversité primordial dans les circonstances de la pression urbaine actuelle. Ce domaine, menacé par le projet de la construction de la future Cité de la Musique auquel on aurait dû l’intégrer, mérite absolument d’être sauvé pour sa valeur historique, artistique et environnementale. Afin qu’il ne faille pas tristement conclure comme dans la poésie de Victor Hugo, intitulée « une bombe aux Feuillantines :

“L’homme […] S’était assis pensif au coin d’une masure.
Ses yeux cherchaient dans l’ombre un rêve qui brilla ;
Il songeait ; il avait, tout petit, joué là ;
Le passé devant lui, plein de voix enfantines,
Apparaissait ; c’est là qu’étaient les Feuillantines ;
Ton tonnerre idiot foudroie un paradis.
Oh ! que c’était charmant ! comme on riait jadis !”